Accueil Date de création : 31/01/10 Dernière mise à jour : 29/11/11 13:17 / 37 articles publiés

la profondeur du Néant, extrait  posté le samedi 12 février 2011 00:08

littérature, nouvelle, texte

Hôpital, urgences. Murs d'un rose sale, peinture décrépite... Je connais l'endroit pour y être une fois venu avec la fille de Flore. Elle avait piqué une crise, voulait absolument manger avant tout le monde et énervée, s'était ébouillantée toute la jambe avec l'eau des pâtes. Un mois d'arrêt, infirmière tous les jours. Ca ne l'a pas calmée. Insultes, grossièretés après les soins.
Cette fois-ci c'est moi qui suis sur le brancard. Je n'ai rien, pas grand-chose. L'avant-bras n'est pas coupé profondément. Il n'y aura qu'un point de suture.
J'ai bu. D'habitude je ne bois pas mais depuis quelques mois j'ai trouvé dans l'alcool un exutoire et un anesthésiant. C'est la deuxième fois que je m'entaille les poignets. Ce n'était ni prémédité, ni volontaire si on peut encore considérer qu'on puisse faire ce genre d'acte involontairement.
Voulais-je mourir ? Oui. La pulsion était là. L'envie de se détruire, ne plus être, ne plus ressentir, ne plus souffrir. Je l'avais déjà éprouvée en voiture lorsque la tentation de tourner le volant en direction de la rambarde de sécurité avait été si forte. Je ne l'ai pas fait. Quelque chose me retenait, quelque chose venu des profondeurs et plus fort que le néant. L'amour ? Dieu ? Un souvenir ? La conscience ? Je ne sais.
Flore a appelé le SAMU. Flore c'est ma femme. Je suis venu à elle, misérable et pleurant, l'avant-bras bandé, j'ai dû lui demander quelque chose comme de l'aide puis je me suis enfui. Je ne voulais pas lui faire de mal. Je voulais... Quoi ?
Les souvenirs sont confus de cette soirée comme ils le sont des mois précédents. A croire que mon cerveau les a effacés. A croire qu'ils n'ont jamais existé. Je pourrais tout nier et ceci en bonne foi. Ce n'était pas moi sur le brancard, ce n'était pas moi dans le bureau, la bouteille à la main, ce n'était pas moi en larmes, n'en pouvant plus de cette douleur, pas moi qui ai pris le cutter et ai tranché dans le vif, dans la chair. Ce n'était pas moi. Non, dans ma famille on ne pleure pas, on ne ressent pas, on ne se coupe pas. Du moins dans celle où je voulais vivre...
Ce n'était pas moi mais alors c'était qui ? Mon père ? Cet homme émotionnellement instable et immature qui après de violentes disputes menaçait d'aller se tuer en voiture et partait dans la nuit ? Ou qui se frappait la tête contre les murs ?
Je n'avais auparavant jamais commis de telles violences contre moi-même. Certes une précédente rupture m'avait plongé dans une douloureuse mélancolie mais jamais dans la violence et même si de funestes pensées m'étaient passées par l'esprit, ce ne furent que des tourbillons qui s'évanouirent rapidement.
Je ne supporte pas la violence pas plus que je ne supporte le « faire semblant ». Flore m'a aimé, certes. Ce devait être bien avant, peut-être au début. Mais au début d'une relation, aime-t-on vraiment ? N'est-on pas obnubilé par l'autre, par sa beauté, sa candeur ?
Non longues promenades. Ce désir d'être deux, d'être entiers, d'être l'un à l'autre ! Je crois que j'ai été bien seul depuis.
Je ne suis pas mon père et pourtant j'ai fait pareil que lui. Souffrait-il vraiment à cette époque ? Je l'ai haï pour son geste. C'était la veille d'un examen, une dispute, les cris horrifiés de ma mère... Puis ils sont partis aux urgences. Plusieurs points de suture et un rendez-vous chez un psy. Je ne sais si le médecin a réussi quelque chose car depuis, mon père torture ma mère autrement... Moi j'ai échoué à l'examen. Enfin, c'était un concours...
Je ne voulais pas torturer Flore. Je voulais... Me réveiller... Peut-être...
Il paraît que je criais que le ciel était vide, que la vie était vide et que je suppliais Dieu. Puis l'ambulance est venue. Drôle d'état d'âme pour quelqu'un qui n'a pas mis les pieds à l'église pour une messe depuis cinq ans. C'est peut-être le Diable qui m'a plongé dans le désespoir...
Il paraît que c'est Flore qui a appelé le SAMU exaspérée par mon « cinéma ». Il paraît que c'est son fils qui lui avait dit qu'il fallait faire quelque chose. Il paraît.
Le brancardier a une voix très douce. La femme qui l'accompagne a l'air très sévère. Ils m'abandonnent dans une salle. Une jeune infirmière me passe une blouse. Mon poignet est plein de sang. Je n'ai pas peur de ce sang qui coule mais j'éprouve déjà de la honte. Je suis aussi soudain très calme, apaisé. Non pas parce qu'on s'occupe de moi car on ne s'occupe pas vraiment de moi. Je suis calme car il me semble que je réintègre mon corps, que le cauchemar va finir.
Une femme de plus de soixante-dix ans est allongée sur un lit. Nous restons là sans rien dire. Puis elle engage la conversation. Une appendicite subite. Demain l'opération. Pas d'enfants qui viennent la voir. Comme moi. Je me sens soudain très compatissant.
Elle me dit que je suis jeune - j'ai moins de la moitié de son âge- et me fait promettre de ne plus recommencer et d'être heureux. Je ne sais pourquoi, je lui dis que je suis poète et écrivain. J'aurais dû dire poète démodé qui s'est trompé d'époque lorsqu'il est né - c'est ce que m'ont fait comprendre certains éditeurs, l'alexandrin n'ayant plus la cote- et écrivain raté. Elle me dit qu'elle aime la poésie romantique - je l'aurais embrassée si j'avais eu la force de me lever - puis les infirmiers sont venus l'emmener dans une chambre.
Je reste seul. Et soudain j'apprécie cette solitude. Des voix me parlent et du personnel défile. Je ne saisis pas grand-chose. Un interne vient enfin me recoudre. J'essaie, comme pour vérifier encore le fonctionnement de mon cerveau de lire et de fixer son nom inscrit sur sa blouse. Je n'y arrive pas. Même si je peux répondre mécaniquement à des questions comme mon âge, mon nom ou mon lieu de naissance, ces réponses là ne me concernent plus.
On m'abandonne de nouveau. Je reste dans le vide, mais ce vide là contrairement à l'autre ne me fait plus souffrir. Puis on m'apporte un papier qu'on me fait signer pour un transfert en centre de crise psy. Je signe. C'est un rêve oui, sûrement, peut-être la fin du cauchemar.
Je suis couché de nouveau sur un brancard. Arrivé par un grand hall. Une psy est là qui vient m'accueillir, assez froidement. Elle veut que je lui parle. Elle me demande si j'ai bien compris qu'elle est là pour que je lui parle. Je ne veux pas lui parler. Je n'ai rien à lui dire. Je n'ai rien à dire à personne. Elle n'a pas l'air contente. Des infirmières viennent et me montrent ma chambre : « Vous êtes en sécurité ici. »

Je n'ai jamais eu l'orgueil de vouloir devenir un grand écrivain, pas plus que je n'ai jamais eu l'ambition de monter à Paris. Je suis bien dans ma petite ville de Province au milieu des champs, contrairement à Flore qui voudrait une autre vie, contrairement aux reproches de ma belle-mère qui pense que mes états d'âme sont dus à une ambition inassouvie.
Flore, je l'ai rencontrée il y a cinq ans à une fête. Ma tristesse l'avait intriguée. Elle est venue vers moi. Nous avons échangé quelques mots puis nous avons dansé. Ses yeux bleus et verts m'ont séduit, troublé. J'ai été envoûté dès le premier regard. C'était un coup de foudre, ce coup de foudre auquel je ne voulais pas croire, dont je refusais l'existence, tout au moins dans ma vie.
Comme toutes les femmes que j'ai aimées, j'ai mis Flore sur un piédestal. Mais celui-ci commença à se craqueler lorsque je fis la connaissance de sa mère.
Flore et sa mère avaient une relation très fusionnelle dans laquelle Flore disparaissait totalement et je voyais bien en observateur externe que je n'étais pas le genre de personne que sa mère appréciait. Mais qu'importait ! Mon enthousiasme était là et j'étais persuadé que cette maman finirait par me connaître et m'aimer. Et elle m'aima ! Son amour s'exprima très clairement par les copieuses portions de nourriture qu'elle me servait même lorsqu'elle était chez sa fille et que je devais ingurgiter pour lui faire plaisir. Cet aimable et réjouissant gavage finit par me conduire à une âcre hostilité envers mon assiette puis à une forme de rébellion fort mal reçue par ma dulcinée qui ne comprenait pas mon refus des coutumes familiales.
Je finis par m'y faire gageant sur un avenir plus serein une fois installé avec Flore.
Flore avait deux enfants d'un précédent mariage. Un garçon et une fille. Je les ai rencontrés, je les ai aimés comme les miens. Puis l'adolescence est venu. La famille s'est transformée en tribu et le couple a commencé à se déchirer.

 

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2 commentaire(s)

  • monapoezia mer 23 mar 2011 01:59
    Merci pour ce commentaire! D'autres m'ont fait la même remarque ce qui va me permettre de remanier ce texte qui fait en fait plus d'une trentaine de pages! Merci encore!

  • Personna

    mar 22 mar 2011 07:36

    Pourquoi écrire au masculin ?
    Tout indique ici qu'il s'agit d'une sensibilité féminine...
    Les piedestals sont faits pour se fissurer, la beauté, l'amour évoluent dans l'onirique, ils se nourrissent d'infini et de liberté..
    Même sans barreaux, une cage reste une prison.

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