« Mes yeux s’ouvrent. La vie comme un torrent
s’écoule au loin. Le bruit et le silence. Je suis au monde :
je regarde le mouvement, le mouvement des corps qui se lient et se
délient, le mouvement des cœurs, le mouvement des espoirs
fracassés dans un bruit de verre brisé. Je regarde. Parfois,
fatiguée par tant de heurts, je m’enfuis dans un rêve
suspendu au dessus de nulle part. Là, où tout est calme, frisson
d’été, sourire céleste. Là où rien n’existe et où tout
est. Là où aucun mot ne peut me blesser, là où aucune seconde
n’est perdue. Et là dans ce monde qui n’est pas je
contemple, je regarde, je tente de voir, j’aperçois : corps
fracassés, corps délaissés, corps perdus, yeux plein d’une
tendre folie, regards remplis d’a-espérance, brumes
d’alcool, rires fous. Je regarde : la musique se déchaîne,
les corps s’entraînent, Dieu, les dieux, les démons, les
étreintes, possessions et dépossessions, parfums et délire des
sens. Nuit et éblouissement. Chacune de nous a son refuge, chacune
son espoir, chacune son rêve de démesure, chacune a ses blessures,
parfois un orgueil qui n’est qu’une ultime armure.
Corps meurtris, corps dénutris, corps fardés, corps sauvages, corps
oubliés, corps retrouvés, corps amoureux d’eux-mêmes, corps
en désamour, corps sublimés… Où est l’âme, où est le
corps, où est l’essence, où est la Vérité, celle des corps
qui s’empoignent, se mesurent, se défient ? Où est
l’intensité des corps, l’intensité des regards, où est
la démesure ? Où est le corps de l’Amazone ?
»
Corps posté le jeudi 04 février 2010 20:52
Vivre? posté le jeudi 04 février 2010 20:19
Vivre. Comment fait-on pour vivre ? Respirer, je veux respirer
encore. Sentir la fraîcheur de l’air pénétrer ma gorge,
emplir mes poumons, traverser mon ventre et se distiller dans mon
corps, mes veines, ma chair. Vivre, étrange état dont on ne sait
rien, dont on n’apprend rien et pourtant dont il faut
s’accommoder jour après jour. L’air manque.
L’oxygène se tarit. L’espace se réduit.
J’étouffe. J’étouffe des mots qui ne sont pas miens,
des peines qui ne sont pas miennes. J’étouffe des mes vies
passées, des mes vies à venir non vécues. J’étouffe de mes
souvenirs brodés au fil des nuits, rêves à demi éveillés d’un
temps où le temps fut lui même banni. J’étouffe des heures
qui se rapprochent et viennent presser ma poitrine, des secondes
qui me poursuivent pour mieux me coincer entre deux minutes
suffocantes.
La lune se penche. Est elle libre, elle ? Sait-elle respirer le
parfum des étoiles ? Sait-elle ouvrir ses ailes de lumière ? Sans
doute. La lune, elle, elle ne vit pas. La lune est.
Il faut donc accepter de ne pas respirer pour vivre. Peut-être...
L’apnée nécessaire pour mieux apprécier l’instant de
l’inspiration salvatrice aux pieds d’une muse
éthérée.
Peut-être qu’il faut accepter de ne pas respirer comme il
faut accepter le malheur, le bruit ou le désordre pour mieux
ressentir la plénitude du bonheur, du silence ou de
l’harmonie…
Mais un monde où un mal serait nécessaire pour un bien saurait-il
me convenir ?
Moi qui ai depuis des années vécu en apnée, couru après le temps,
affronté le bruit et mes désordres intérieurs pourrai-je encore me
plier aux lois d’une vie médiocre et sans saveur ? « Il le
faut ! »
Je me retourne.
Il est là. Il vient de lancer son cri de guerre. Ses yeux lancent
des éclairs. Sa voix gronde. Sa chevelure de feu transperce
l’obscurité de la pièce.
« Il le faut, et tu le sais ! »
Compagnon de nulle part et d’ailleurs. Mon autre qui ne sera
jamais moi, mon moi que je ne ferai jamais mien, créature
d’un monde oublié aux confins de ma conscience qui tape
encore une fois du pied et dis « va ! »
« Aller, aller, je le veux bien, ami.. Mais où ? »
Son regard s’adoucit, change de couleur. Le vent se lève dans
ses yeux. Une pluie fine vient y dessiner un arc-en-ciel. Un oiseau
passe. Un merle entame son chant clair au dessus de la terre encore
mouillée après l’orage. Le ciel. Il y a là le ciel, bleu,
bleu comme on n’en voit que rarement, limpide vers lequel un
regard tendre se lève et une voix s’envole : « Regarde, tu es
dans le ciel. C’est ton prénom ».
Je lève les yeux dans ce ciel. Je cherche mon prénom. Ainsi, voilà
ma mère qui me dit cette vérité que je sais depuis toujours. Je ne
suis là que par hasard. Je viens de là haut. Non pas du ciel mais
de sa couleur bleue. Surprenante naissance. Je suis fille du bleu
céleste. Et pourtant je sais que je ne suis pas un ange.
L’ange, c’est l’autre, celui qui m’offre ce
souvenir bleu dans le feu de ses prunelles.
« Va » répète-t-il.
Je ferme les yeux.
Là où je vais il n’y a nul besoin de garder les yeux ouverts.
Nul besoin de voir comme on voit dans la vie.
J’ai un goût de groseilles dans la bouche.
L’herbe humide encore du petit matin caresse mes pieds nus.
Il faut faire attention, suis-je en train de penser. Il ne faut pas
marcher dans la fourmilière. Lentement je me déplace en direction
de la cabane verte. C’est une toute petite cabane, en vérité
un abri de jardin dans lequel deux personnes adultes ne peuvent
tenir, mais je préfère l’appeler cabane. On y trouve de
merveilleux trésors. Des grandes pelles vertes, de minuscules
râteaux aux dents courbées, des fourches tout droit sorties de mon
abécédaire où un diable cornu sautille pourchassé par un ange
magnifique et terrible, des seaux immenses, un arrosoir à trompe
d’éléphant certainement en ce lieu après qu’une
sorcière ait lancé un sortilège au malheureux animal et des cordes
de chanvre, d’une épaisseur remarquable, des lianes dans
cette jungle d’outils dont on m’a promis de me faire
une balançoire. A petits pas, j’avance. Bientôt l’herbe
disparaît. Mon pied glisse en frémissant sur des dalles lisses et
froides. La cabane est ouverte. La porte de bois sombre laisse la
lumière y pénétrer tout doucement mais les ténèbres y demeurent
encore. Je n’ose y entrer. Les ombres dessinent des formes
bizarres d’êtres surnaturels tantôt courbés, tantôt dressés
devant moi, tantôt géants fantomatiques aux contours imprécis,
tantôt obscurs trolls à demi cachés dans les reflets verts de son
antre. Je souris. Je viens d’apercevoir l’échelle noire
contre le vieux cerisier aux bras chargés de fruits rouge sombre,
calée contre un mur de la cabane. Comme elle est haute, cette
échelle ! Et comme le cerisier me paraît grand! Une corbeille
d’osier repose à ses pieds, vide encore. Je monte avec mille
précautions sur l’échelle. J’ai le vertige. J’ai
toujours eu le vertige. Ma tête ne tourne pas mais mes jambes se
raidissent, mes genoux mollissent, mes mollets faiblissent. Encore
un effort ! Les longues feuilles touchent bientôt ma main qui vient
s’agripper au tronc et qui se met à chercher les fruits
juteux au goût sucré. Je sens quelque chose couler sur mon doigt.
Il y a là des cerises déjà trop mûres. Délicatement, j’écarte
le lourd feuillage où le rubis se mêle à l’émeraude. Je
cueille un fruit de mes doigts, le frotte entre mon pouce et mon
index pour en enlever toute de poussière, puis le met dans ma
bouche après avoir contemplé un instant ses reflets et sa luisance.
Sous la peau fine, je découvre la chair tendre et le petit noyau
dont nous nous amusions à faire des projectiles, mes cousins et
moi, en des concours peu recommandables aux petites filles bien
sages en petite robe bleue.
Je ferme les yeux.
« Va » ! Me répète la voix encore comme un lointain écho de moi
même.
Je vais.
Les arbres se ploient. L’échelle s’éloigne. Un hérisson
marche sur les dalles lisses et froides. Il a un petit museau
rieur. Je souhaite qu’il passe vite, que personne ne le voit,
que personne ne lui fasse de mal. Il traverse avec
l’allégresse propre aux hérissons, me jette un petit coup
d’œil furtif et disparaît derrière des monticules de
terre noire que des taupes ont laissés. Va-t-il se rendre dans une
de ces mystérieuses galeries ? Je ne sais. J’essaie de le
retrouver. J’écarquille les yeux. Pas la moindre trace du
petit hérisson. Je déplace la terre un peu. Je me met à creuser.
Mais la galerie aussi n’est pas visible. La terre humide
coule entre mes doigts. Je m’essuie les mains avec force. Je
viens d’apercevoir un petit lombric tout rose se tortiller
près de mes genoux noirs de terre eux aussi, tout étonné
d’avoir été dérangé. Tant pis. Je ne résoudrai pas le mystère
des galeries souterraines aujourd’hui !
Le portillon du jardin émet un grincement presque imperceptible. Le
vent vient de le pousser. Et si je sortais ? Je me lève. Mon pied
nu retrouve les dalles toujours aussi froides et toujours aussi
lisses que je regarde avec défiance cette fois ci. Je sais que les
fourmis ont en ce lieu précis un passage et qu’elles ne
manqueront pas de considérer un pied nu comme un obstacle à leur
activité quitte à lui infliger de vilaines « morsures ». Réunissant
mes force et mon courage, j’arrive jusqu’au portillon.
Il est immobile. Cela paraît presque incroyable que le vent aie pu
le mouvoir tout à l’heure. Il semble lourd avec son fer noir
rouillé. Il ne dit rien. Il m’attend. Il veut que je le
franchisse de ma propre volonté, sans être en rien incitée par lui.
Je sais que derrière lui m’attendent des terres inexplorées,
des jardins interdits, des clôtures de bois bordées de framboises,
des cabanes interdites, des tournesols dubitatifs devant mes
exploits et mes conquêtes.
« Va » !
monika gollet, extrait de "conversation avec l'ange", aquarelle
monika gollet
Angélique Ionatos posté le mercredi 03 février 2010 13:20
Actuellement en tournée en France (Avant scène de Cognac pour ceux qui habitent en Charente fin février)...
Je vous laisse déguster cette superbe chanson de l'album "canta Frida Kahlo, alas pa' volar"
La mer posté le mardi 02 février 2010 23:22
La mer
Pour qui, pour quoi la mer immense
Chante sans fin ce sourd refrain
Qui de vague en vague s’élance
Comme un oiseau des flots marins ?
Je me souviens du temps jadis
Où sa complainte était si belle
Que je levais les yeux au ciel
Et que du ciel tombaient des lys
Pétales blancs sur l’onde bleue
Dansant dans les reflets des astres
D’un rayon faisant un pilastre
D’un mot, un temple nébuleux
Où l’horizon semblait écume
Où les ressacs naissaient des eaux
Tout était pur, serein et beau
Infinie harmonie sans brume
Je veux revoir les blanches fleurs
Naître en ton sein où se confond
Le chant des sirènes, profond
Prodigue en rêves et couleurs
Dans la lumière d’un soleil,
Dans le ballet céruléen
De lys légers et aériens
Plonger au cœur de tes merveilles
Entendre la voix inaudible
Des créatures abyssales
Qui savent le bien et le mal
Et les secrets de l’invisible
Laisse-moi pénétrer, O Mer !
Les mystères de tes cantiques
Où se mêle la voix d’Homère
Aux murmures des dieux antiques
Assis sur les flancs impassibles
De blancs rochers aux algues vertes
Tenant dans une main ouverte
Les vents au souffle d’Impossible
Dans l’autre, tenant la mémoire
Sacrée du liquide mouvant
Récits, contes, chants émouvants
Mer, ouvre-moi à tes histoires…
recueil "Ailleurs" ed.EDILIVRE








