Hôpital, urgences. Murs d'un rose sale, peinture décrépite... Je
connais l'endroit pour y être une fois venu avec la fille de Flore.
Elle avait piqué une crise, voulait absolument manger avant tout le
monde et énervée, s'était ébouillantée toute la jambe avec l'eau
des pâtes. Un mois d'arrêt, infirmière tous les jours. Ca ne l'a
pas calmée. Insultes, grossièretés après les soins.
Cette fois-ci c'est moi qui suis sur le brancard. Je n'ai rien, pas
grand-chose. L'avant-bras n'est pas coupé profondément. Il n'y aura
qu'un point de suture.
J'ai bu. D'habitude je ne bois pas mais depuis quelques mois j'ai
trouvé dans l'alcool un exutoire et un anesthésiant. C'est la
deuxième fois que je m'entaille les poignets. Ce n'était ni
prémédité, ni volontaire si on peut encore considérer qu'on puisse
faire ce genre d'acte involontairement.
Voulais-je mourir ? Oui. La pulsion était là. L'envie de se
détruire, ne plus être, ne plus ressentir, ne plus souffrir. Je
l'avais déjà éprouvée en voiture lorsque la tentation de tourner le
volant en direction de la rambarde de sécurité avait été si forte.
Je ne l'ai pas fait. Quelque chose me retenait, quelque chose venu
des profondeurs et plus fort que le néant. L'amour ? Dieu ? Un
souvenir ? La conscience ? Je ne sais.
Flore a appelé le SAMU. Flore c'est ma femme. Je suis venu à elle,
misérable et pleurant, l'avant-bras bandé, j'ai dû lui demander
quelque chose comme de l'aide puis je me suis enfui. Je ne voulais
pas lui faire de mal. Je voulais... Quoi ?
Les souvenirs sont confus de cette soirée comme ils le sont des
mois précédents. A croire que mon cerveau les a effacés. A croire
qu'ils n'ont jamais existé. Je pourrais tout nier et ceci en bonne
foi. Ce n'était pas moi sur le brancard, ce n'était pas moi dans le
bureau, la bouteille à la main, ce n'était pas moi en larmes, n'en
pouvant plus de cette douleur, pas moi qui ai pris le cutter et ai
tranché dans le vif, dans la chair. Ce n'était pas moi. Non, dans
ma famille on ne pleure pas, on ne ressent pas, on ne se coupe pas.
Du moins dans celle où je voulais vivre...
Ce n'était pas moi mais alors c'était qui ? Mon père ? Cet homme
émotionnellement instable et immature qui après de violentes
disputes menaçait d'aller se tuer en voiture et partait dans la
nuit ? Ou qui se frappait la tête contre les murs ?
Je n'avais auparavant jamais commis de telles violences contre
moi-même. Certes une précédente rupture m'avait plongé dans une
douloureuse mélancolie mais jamais dans la violence et même si de
funestes pensées m'étaient passées par l'esprit, ce ne furent que
des tourbillons qui s'évanouirent rapidement.
Je ne supporte pas la violence pas plus que je ne supporte le «
faire semblant ». Flore m'a aimé, certes. Ce devait être bien
avant, peut-être au début. Mais au début d'une relation, aime-t-on
vraiment ? N'est-on pas obnubilé par l'autre, par sa beauté, sa
candeur ?
Non longues promenades. Ce désir d'être deux, d'être entiers,
d'être l'un à l'autre ! Je crois que j'ai été bien seul
depuis.
Je ne suis pas mon père et pourtant j'ai fait pareil que lui.
Souffrait-il vraiment à cette époque ? Je l'ai haï pour son geste.
C'était la veille d'un examen, une dispute, les cris horrifiés de
ma mère... Puis ils sont partis aux urgences. Plusieurs points de
suture et un rendez-vous chez un psy. Je ne sais si le médecin a
réussi quelque chose car depuis, mon père torture ma mère
autrement... Moi j'ai échoué à l'examen. Enfin, c'était un
concours...
Je ne voulais pas torturer Flore. Je voulais... Me réveiller...
Peut-être...
Il paraît que je criais que le ciel était vide, que la vie était
vide et que je suppliais Dieu. Puis l'ambulance est venue. Drôle
d'état d'âme pour quelqu'un qui n'a pas mis les pieds à l'église
pour une messe depuis cinq ans. C'est peut-être le Diable qui m'a
plongé dans le désespoir...
Il paraît que c'est Flore qui a appelé le SAMU exaspérée par mon «
cinéma ». Il paraît que c'est son fils qui lui avait dit qu'il
fallait faire quelque chose. Il paraît.
Le brancardier a une voix très douce. La femme qui l'accompagne a
l'air très sévère. Ils m'abandonnent dans une salle. Une jeune
infirmière me passe une blouse. Mon poignet est plein de sang. Je
n'ai pas peur de ce sang qui coule mais j'éprouve déjà de la honte.
Je suis aussi soudain très calme, apaisé. Non pas parce qu'on
s'occupe de moi car on ne s'occupe pas vraiment de moi. Je suis
calme car il me semble que je réintègre mon corps, que le cauchemar
va finir.
Une femme de plus de soixante-dix ans est allongée sur un lit. Nous
restons là sans rien dire. Puis elle engage la conversation. Une
appendicite subite. Demain l'opération. Pas d'enfants qui viennent
la voir. Comme moi. Je me sens soudain très compatissant.
Elle me dit que je suis jeune - j'ai moins de la moitié de son âge-
et me fait promettre de ne plus recommencer et d'être heureux. Je
ne sais pourquoi, je lui dis que je suis poète et écrivain.
J'aurais dû dire poète démodé qui s'est trompé d'époque lorsqu'il
est né - c'est ce que m'ont fait comprendre certains éditeurs,
l'alexandrin n'ayant plus la cote- et écrivain raté. Elle me dit
qu'elle aime la poésie romantique - je l'aurais embrassée si
j'avais eu la force de me lever - puis les infirmiers sont venus
l'emmener dans une chambre.
Je reste seul. Et soudain j'apprécie cette solitude. Des voix me
parlent et du personnel défile. Je ne saisis pas grand-chose. Un
interne vient enfin me recoudre. J'essaie, comme pour vérifier
encore le fonctionnement de mon cerveau de lire et de fixer son nom
inscrit sur sa blouse. Je n'y arrive pas. Même si je peux répondre
mécaniquement à des questions comme mon âge, mon nom ou mon lieu de
naissance, ces réponses là ne me concernent plus.
On m'abandonne de nouveau. Je reste dans le vide, mais ce vide là
contrairement à l'autre ne me fait plus souffrir. Puis on m'apporte
un papier qu'on me fait signer pour un transfert en centre de crise
psy. Je signe. C'est un rêve oui, sûrement, peut-être la fin du
cauchemar.
Je suis couché de nouveau sur un brancard. Arrivé par un grand
hall. Une psy est là qui vient m'accueillir, assez froidement. Elle
veut que je lui parle. Elle me demande si j'ai bien compris qu'elle
est là pour que je lui parle. Je ne veux pas lui parler. Je n'ai
rien à lui dire. Je n'ai rien à dire à personne. Elle n'a pas l'air
contente. Des infirmières viennent et me montrent ma chambre : «
Vous êtes en sécurité ici. »
Je n'ai jamais eu l'orgueil de vouloir devenir un grand
écrivain, pas plus que je n'ai jamais eu l'ambition de monter à
Paris. Je suis bien dans ma petite ville de Province au milieu des
champs, contrairement à Flore qui voudrait une autre vie,
contrairement aux reproches de ma belle-mère qui pense que mes
états d'âme sont dus à une ambition inassouvie.
Flore, je l'ai rencontrée il y a cinq ans à une fête. Ma tristesse
l'avait intriguée. Elle est venue vers moi. Nous avons échangé
quelques mots puis nous avons dansé. Ses yeux bleus et verts m'ont
séduit, troublé. J'ai été envoûté dès le premier regard. C'était un
coup de foudre, ce coup de foudre auquel je ne voulais pas croire,
dont je refusais l'existence, tout au moins dans ma vie.
Comme toutes les femmes que j'ai aimées, j'ai mis Flore sur un
piédestal. Mais celui-ci commença à se craqueler lorsque je fis la
connaissance de sa mère.
Flore et sa mère avaient une relation très fusionnelle dans
laquelle Flore disparaissait totalement et je voyais bien en
observateur externe que je n'étais pas le genre de personne que sa
mère appréciait. Mais qu'importait ! Mon enthousiasme était là et
j'étais persuadé que cette maman finirait par me connaître et
m'aimer. Et elle m'aima ! Son amour s'exprima très clairement par
les copieuses portions de nourriture qu'elle me servait même
lorsqu'elle était chez sa fille et que je devais ingurgiter pour
lui faire plaisir. Cet aimable et réjouissant gavage finit par me
conduire à une âcre hostilité envers mon assiette puis à une forme
de rébellion fort mal reçue par ma dulcinée qui ne comprenait pas
mon refus des coutumes familiales.
Je finis par m'y faire gageant sur un avenir plus serein une fois
installé avec Flore.
Flore avait deux enfants d'un précédent mariage. Un garçon et une
fille. Je les ai rencontrés, je les ai aimés comme les miens. Puis
l'adolescence est venu. La famille s'est transformée en tribu et le
couple a commencé à se déchirer.